Aile B
smileÇa faisait bien longtemps que les prisonniers de l'aile B n'avaient pas reçu de visiteur. C'est pourquoi on peut comprendre que ce matin-là, l'ambiance était électrique. Et pour ne rien arranger à l'atmosphère hargneuse et excitée qui régnait, Fabrice Bourdin s'était mis sur son 31 et l'odeur camphrée de son déodorant embaumait jusqu'à l'autre bout du bâtiment. C'était une prison comme les autres, avec des prisonniers qui claquaient les portes, qui arrosaient quotidiennement les gardiens d'un chapelet d'injures plus ou moins originales et où, pour cette raison, le trafic de boule Quies concurrençait le trafic de cocaïne.
smileComme dans toutes les autres prisons, il y régnait la loi imperturbable et naturelle du plus fort. Comme dans toutes les autres prisons, il y avait un endroit de l'austère bâtisse qui était le moins agréable à surveiller pour les gardiens, endroit qui contenait les détenus les plus dangereux, endroit qui appliquait à la lettre ladite loi du plus fort, endroit ou il ne faisait pas bon être. À moins d'être une masse informe de 80 kilos de muscles recouverte de cicatrices, et ornée évidemment, des essentiels petits yeux glacials qui caractérisent le vrai « caïd ». C'est un endroit où on ne mettait pas les petits rigolos qui arrivaient par douzaines dans la prison. J'ai nommé l'aile B.
smileOn comprendra donc aisément que les prisonniers de l'aile B ne s'attendaient pas à avoir de la visite de sitôt et que l'excitation les ait gagnés aussitôt la nouvelle apprise. Évidemment personne n'avait jugé bon de les informer de la raison de la visite, et encore moins de l'identité du visiteur. La voix dans le micro avait déclaré de son habituel ton morne : « Aujourd'hui à 15h30, visite collective dans la grande salle pour les résidents de l'aile B ». Pour ne rien arranger, aucun des prisonniers n'avait l'heure (sauf Joachim Benhraï, mais on pouvait être sûr que, terré dans sa cellule, il n'en ferait profiter personne). Alors les paris allaient bon train :
« - Hé Momo ?150 que c'est le père fouettard !
- T'es con toi ! Y'en a rien à faire de nous le père fouettard ! »
(Le père fouettard est un gentil et affectueux sobriquet inventé par la communauté de l'aile B pour désigner le directeur de la prison)
« - Eh Fabrice ! Tu cocotes !
- Il fait ça pour cacher l'odeur !
- 150 que c'est le père fouettard !
- 200 que c'est pas lui !
- Tenu !
- Moi je vous dis, c'est l'autre qu'a encore inventé un atelier poterie ou une connerie dans le genre...
- 300 que c'est Amine qu'a raison !
- Ferme-là Golum on t'as pas sonné ! Et Joachim, il est quelle heure ?
- Allez vous faire... »
smileIls furent finalement interrompus par l'intervention brillante du gardien :
« - IL EST 2H ET QUART »
smileIntervention qui calma tout le monde durant une petite minute. Puis à travers les portes blindées un murmure s'éleva :
« - 2h et quart ? Mais...
- Non...
- Seulement ?
- Mais on a pas mangé non ?
- Mais si ducon !
- Encore...Eh, Fabrice ?ça fait encore combien de temps à poireauter ?
- Qu'est-ce que tu veux que j'en...
- Ferme là, toi, avec ton parfum de vieux, ça fait encore une heure et quart.
- T'est sûr ?
- 300 que ça fait encore une heure et demie !
- T'est neuneu ou quoi ? Ça fait 1h et quart ! »
smileBref. Personne n'aurait pu faire taire, en cet après-midi de mars, les détenus de l'aile B. Du moins, pas avant 15h30, heure de ladite visite. Le gardien qui effectuait sa ronde poussa un soupir éloquent et remit ses boules Quies.
smilePersonne ne savait si l'aile B de la prison avait toujours été aussi miteuse. Mais personne s'en souciait, elle l'était. Personne ne se souciait non plus de savoir si ses pensionnaires avaient toujours été aussi miteux qu'elle. Ils étaient une centaine, peut-être bien cent cinquante à partager l'aile B de la prison. Les « résidents à risque ». Condamnés à plus de dix ans de prison, ils étaient âgés de dix-huit à cinquante-trois ans. Aucun d'entre eux n'avaient perdu leur musculature ou leurs sens aiguisés de l'embrouille et de la bagarre. Par contre, ils n'étaient pas nombreux à avoir conservé toutes leurs dents.
smileIl était difficile de croire, une fois dans l'aile B que la vie continuait en dehors de la prison. Pourtant le temps s'écoulait en dehors de ses murs décrépis Des gens y menaient une vie normale. Jamais au coin de leur tête ne se formait l'image d'un couloir interminable aux parois lépreuses et serties de portes de fer, blindées et grises. Jamais ils n'entendaient comme une musique de fond les insultes quotidiennes, le coup de tête contre les portes d'acier, les chuintements de fer et les menaces sifflées entre les dents. Jamais ils ne sentaient la vague d'espoir dans le c½ur rassis et sec des pires crapules de la région lorsque la voix morne sortait des hauts parleurs grésillants. À vrai dire, ils se fichaient totalement de l'existence des résidents de l'aile B et ils avaient bien raison. Après tout, les prisonniers de l'aile B ne nourrissaient à leur égard qu'une haine profonde, puis, finalement, une indifférence pareille à la leur. Des deux côtés, on préférait ignorer les autres, ça a toujours été comme ça. Pas de raison que ça change.
smileMais c'est l'exception qui confirme la règle, n'est-ce pas ? Il existait bien une personne qui pensait fort à eux en regardant leurs photos en noir et blanc. Une seule sur 6 milliards d'humains. C'est déjà assez pour faire tourner fou cent-cinquante personnes enfermées dans l'aile B d'un bâtiment sordide. Les yeux noisette qui scrutaient cette feuille d'identité se plissaient régulièrement, les photos n'étaient pas d'une très bonne qualité, mais on devinait le propriétaire des yeux atteint d'une myopie assez prononcée. Le c½ur de celui-ci s'accélérait. On aurait pu dire que c'était une âme sensible. Ou alors que c'était une pauvre âme qui n'allait être confronté à un groupe de cent cinquante repris de justice dans exactement 1h15. D'accord c'était payé en heures supplémentaires mais quand même...
smileLorsque la seule personne sur 6 milliards qui pensait à eux entra dans la prison, un frisson la parcourut. Que faisait-elle là ? Les détenus n'étaient pas encore arrivés, elle en profita pour reprendre longuement son souffle, se masser légèrement les tempes, se promettre de passer chez l'opticien en revenant, et farfouiller dans ses notes de ses mains fébriles. Il était 15h. Le stress emplissait la grande salle de l'aile B. Encore une demi-heure. Par la petite fenêtre, un corbeau regardait la silhouette tirer bruyamment une chaise, soupirer et se ronger les ongles jusqu'au sang.
smileCa faisait bien longtemps que les prisonniers de l'aile B n'avaient pas reçu de visiteur, mais ça faisait encore plus longtemps qu'ils avaient été surpris par quoi que ce soit. On s'attendait à tout dans l'aile B de la prison. On s'attendait à tout sauf à cette visite-là. On s'attendait au président, à un nouveau venu, à un atelier pour changer les couches même. Mais pas à ça. Sûrement pas à ça. Une jeune femme. Une jeune femme ! Le plus ancien des prisonniers n'en avait pas approché une depuis plus de trente ans. Elle était svelte, très jolie dans sa jupe bleu marine très ample et son chemisier blanc. Ses cheveux attachés en un chignon de maîtresse d'école laissaient voir son long cou et ses yeux noisette se plissaient trop souvent à cause de la myopie.
smileDe toute façon, les détenus n'avaient rien vu de tout ça, elle aurait pu être grosse et habillée comme un sac, les cheveux gras pendant autour d'un visage boutonneux. C'était une fille et elle avait vingt-cinq ans. Ça suffit pour allumer aussitôt dans les regards des 150 prisonniers de l'aile B de la prison des lueurs plus ou moins bienveillantes. En même pas deux minutes, l'inconnue était passée de visite étonnante à objet sexuel sans même passer par la case « être humain ».
smileLa jeune femme s'attendait à être scrutée par les détenus, mais elle ne s'attendait pas aux éclats de convoitise dans les yeux vitreux qui la détaillaient. Elle était consciente d'être jolie mais jamais elle n'avait eu cette sensation d'être déshabillée du regard comme un objet, jamais elle ne c'était sentie sans visage, juste un corps, anonyme et alléchant, jamais elle n'avait surpris dans les yeux de qui que ce soit cette bestialité qui voulait son corps comme de l'eau qui désaltère. Personne ne l'avait jamais regardé comme ça. Personne ne l'avait jamais regardé avec ce regard-là. Avec ce regard de fou. Et là, ils étaient cent cinquante. Elle prit soudain conscience d'être une proie. Elle aurait voulu mourir.
smileOn lui avait pourtant beaucoup décrit les prisonniers comme des diables échauffés. Des bêtes sans c½ur. Des erreurs de la nature avec les mains souillées de sangs innocents. Elle avait ri. Et elle avait répondu de sa voix chantante : « Ce sont quand même des êtres humains ! ». Elle avait ri. Elle avait tort. Ce n'étaient plus des êtres humains mais des déchets d'êtres. Etaient-ils déjà comme ça avant d'intégrer l'aile B de la prison ? Personne ne le sait vraiment. Mais c'est comme s'ils avaient laissé la façade derrières les grands pics de fer qui cernaient la prison. Derrière les façades, c'est jamais beau à voir, que ce soit dans l'aile B ou ailleurs. Derrière la façade il y a la douleur, le manque, il y a la cruauté, la souffrance, il y a la ranc½ur, il y a l'oubli, il y a l'envie, il y a la jalousie, la vanité. Il y a la chair à vif. À vif. L'humanité n'est qu'une façade. Derrière, il y a la loi bestiale, violente et innée du plus fort. La jeune femme s'apellait Emeline Hercourt et elle n'avait jamais rencontré de gens qui ont laissé les façades derrière des grilles de prison.
smileEmeline Hercourt menait une vie normale dans une ville normale. Une ville avec une prison et une aile B à qui personne ne pensait. Elle était professeur de français, et comme à beaucoup de professeurs dans les environs de prisons, on lui avait un beau matin, demandé de venir apprendre à lire et à écrire à des détenus. La différence entre Emeline et les autres, c'est qu'elle avait accepté. Ses amis lui avaient pourtant dit : « Emeline, ils ne sont pas comme tes élèves !; Emeline ils sont nombreux ! Emeline, tu es trop jeune !; Emeline, ils vont te traumatiser ! » Jusqu'au commentaire de sa grand-mère mourante « Ma pauvre petite, ils vont te tuer ! ». Emeline Hercourt s'en fichait. Elle estimait que c'étaient des gens comme les autres. Mais à 15h 30, en sentant les cent cinquante regards glacés couler sur son corps, elle avait soudain changé d'avis.
smileEmeline Hercourt tremblait derrière le blanc de son chemisier. Elle ne pouvait pas faire cours aux cent cinquante à la fois ! Ils entraient dans la salle par paquets. Ils tenaient à peine, ils se rapprochaient jusqu'à la toucher. Elle reculait, de plus en plus, redoutant le moment où elle sentirait le mur froid dans son dos, mais c'est une main chaude qui vint s'y coller, celle du directeur qui lui apparut à cet instant comme un sauveur. Il était bien coiffé et portait un costar, il souriait. Il avait conservé la façade et c'était rassurant. Mais nous sommes dans un monde dangereux, peut-être ce directeur en costar était-il plus dangereux que cet hirsute détenu édenté au regard de braise. Toujours est-il qu'il prit la parole :
« - Melle Hercourt est venue pour vous enseigner le français. Il a été convenu que l'on commencerait par les analphabètes. Ceux que j'appellerai iront avec Melle Hercourt pour commencer la remise à niveau. Joachim Ateman, Ahmed Acine, Antoine Barlon, Richard Chovre, Bastien Durouet ... »
La liste continuait tandis qu'Emeline Hercourt essuyait la sueur qui dégoulinait sur son front et replaçait une mèche derrière son oreille en un tic nerveux. Ses yeux se plissaient de plus en plus fréquemment. Déjà dix personnes dans son groupe, sa respiration s'accélérait. Quinze, elle était devenue blanche comme son chemisier, vingt, ses mains se tordaient, vingt-cinq, elle allait presque se mettre à pleurer lorsque la liste s'arrêta. Vingt-cinq personnes dans son cours pour aujourd'hui. Elle essuya ses mains moites sur sa jupe et inspira un grand coup. Le groupe se dirigea dans une salle dont les murs décrépis évoquaient les flammes de l'enfer.
smileIl n'y avait pas assez de chaises en bon état dans la petite salle. Certains prisonniers étaient donc restés debout, l'épaule posée négligemment sur le mur, d'autres s'étaient assis sur les tables ou sur le sol. Emeline n'osa pas leur demander de s'installer mieux. Elle prit son courage à deux mains et commença son cours. Elle écrit au tableau les trois premières lettres de l'alphabet en se traitant silencieusement de folle suicidaire. A, B, C. En majuscule et en minuscules. Le tableau portatif grinçait, on l'avait installé là pour l'occasion, et il s'accordait merveilleusement bien avec la vétusté de la pièce. Elle se dit qu'ils auraient pu au moins en mettre un neuf.
smileUne heure plus tard, Emeline Hercourt n'avait qu'une envie, s'échapper. La pièce avait une odeur mêlée d'hôpital et de crasse, pour ce qui est de l'odeur d'hôpital c'était sans doute dû au parfum de Fabrice Bourdin, quant à la crasse...Emeline soupira. On pouvait dire que le cours avait commencé plutôt bien. Un relatif silence, quelques rires par-ci par là, un intérêt moyen pour l'alphabet mais déjà des progrès de la part de certains détenus. Mais ça avait vite tourné au cauchemar. Au bout d'un quart d'heure, Emeline avait bien compris que les prisonniers s'amusaient beaucoup trop. Ils jouaient avec elle. Elle était une souris mourante et ils étaient vingt-cinq chats. Ils avaient commencé en l'interpellant au milieu de la syllabe « Ba ». Ils avaient dit deux ou trois bêtises sur sa jupe puis ils s'étaient tus. Un projectile avait ensuite volé droit sur elle, pour finalement s'écraser sur le tableau portatif qui était tombé par terre en grincant. Ensuite, un d'entre eux avait tenté de la faire tomber. Puis tout s'était dénoué d'un coup. Et elle avait eu droit aux pires injures qui lui avait jamais été donné d'entendre. Puis ils s'étaient levés. Elle avait reculé. Ils avaient ri. Ils avaient tenté de l'approcher. Elle avait haussé le ton. Ils ne s'étaient pas rassis.
smileEmeline Hercourt essayait de respirer. Elle ne voyait plus grande chose, à cause de la myopie. Enfin, c'est ce qu'elle se disait. En réalité, des larmes sournoises et traîtresses venaient brouiller sa vue tandis qu'elle abordait, en essayant silencieusement une vieille technique zen, la syllabe « du ». Elle tentait d'ignorait Carlos DaCosta, qui s'était approché d'elle jusqu'à la toucher. Elle avait continué son cours comme si de rien n'était, tentant d'écrire droit malgré sa vue brouillée par les pleurs. Tout était allé trop vite. Ils avaient su la déstabiliser. Ils la tenaient. À présent, ils savaient exactement quoi faire. Emeline avait le souffle court, mais elle s'arrêta de respirer tout net quand elle vit le petit scintillement dans la main de Carlos DaCosta. Elle retint son souffle pendant de longues secondes. Le soleil n'était pas bien fort, mais elle comprit aussitôt de quoi il s'agissait. Son regard cherchait une preuve qu'elle s'était trompée. En vain. Quand il n'y eu plus de doute, ses yeux remontèrent vers le propriétaire du canif qui était pointé sur son ventre.
smileCarlos DaCosta appréciait beaucoup ce moment de puissance. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait fait ça dégainer ce couteau qu'il gardait bien au chaud depuis des années. La prison n'avait pas un très bon système de fouille et son petit opinel avait été prit pour un pendentif familial qu'on lui avait rendu après sa condamnation. Évidemment, s'il n'avait pas été de l'aile B, rien ne se serait passé comme ça. Il se serait contenté de blagues salaces et de menaces en l'air. Mais dans l'aile B, les règles étaient différentes du reste de la prison. Dans l'aile B, on ne mettait pas les rigolos qui arrivaient par douzaines à la prison. Dans l'aile B, il y avait un code d'honneur implicite. Et ce code d'honneur indiquait clairement qu'il ne devait en aucun cas se laisser humilier par une jeunette qui le narguait avec son prétendu savoir. Carlos DaCosta était humilié par son analphabétisme, et il se faisait une joie à l'idée d'apprendre la vraie vie à cette gosse de riche.
smileEntre Emeline Hercourt et Carlos DaCosta, ce fut une histoire de regard. Elle, son regard flou de myope, rendu encore plus difficile à cerner à cause des larmes. Lui avec son regard brun, glacial et convaincu comme tous les regards de l'aile B. Elle le fuyait. Elle cherchait à s'échapper des yeux de l'autre. Elle ne voulait pas tomber dans le trou sans fond qui servait de prunelle à l'autre. Elle ne voulait pas laisser gagner l'autre. Lui cherchait à la capter, à la fixer pour toujours son image dans sa rétine, à l'emprisonner dans un regard avant de la laisser crever comme un chien sur le sol gris de l'aile B. C'était une chasse impitoyable. Une de ces chasses où on est jamais sûr de qui poursuit qui.
smileQuand Carlos DaCosta remarqua qu'Emeline Hercourt ne le regardait pas dans les yeux, il fut déstabilisé. Déjà cinq minutes qu'elle regardait l'arête de son nez, sans daigner tomber dans son piège, sans plonger dans son regard pour y rester à jamais. Emeline Hercourt avait une « Poker face ». Emeline Hercourt bluffait. Quand Carlos DaCosta se rendit compte qu'elle l'avait piégé, il ne tenait plus son coutelas, il était trop tard. Quand il prit conscience que sa main était vide et que ses yeux hagards fixaient en vain ceux, rougis, de son assassin, le couteau était planté dans son ventre, tendu par la main tremblante d'Emeline. Quand il se rendit compte qu'elle était belle, il était mort.
Photo prise et retouchée par moi. (main prophétique de Jade punissant l'obscurité...où alors, main agonisante dans la lumière cruelle d'un flash)
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